À propos de Paul Fournier

     Il y a quinze ans, Paul Fournier produisait des toiles typiques de sa génération de peintres torontois. À l’instar de ses collègues K. M. Graham, Daniel Solomon, Paul Hutner et David Bolduc, Fournier manifestait un sens de la couleur presque fauviste, ainsi qu’une capacité à intégrer le jeu et le lyrisme dans un même tableau. Comme eux aussi, il était un fervent admirateur de Matisse et de Jack Bush. Pourtant, les peintures de Fournier étaient, et sont demeurées, obstinément personnelles dans un territoire stimulant propre à l’artiste, une zone étroite entre la référence et l’invention.

     Les images ambivalentes de Fournier le confirment en tant que peintre abstrait, mais elles nous rappellent également qu’il est un maître du dessin et du graphisme capable d’un réalisme méticuleux. Ce n’est pas qu’il dissimule une impulsion naturaliste. C’est plutôt que ses tableaux se situent simultanément sur plusieurs plans. Au cours des années 1970, des étendues expressives de couleur suggéraient également des fenêtres donnant sur des paysages lointains, des tourbillons calligraphiques évoquaient des cascades de feuillages, et des dessins plus rigoureux évoquaient tant des bouleversements intérieurs que des visions de cadres de fenêtres et de balcons. Plus récemment, le dessin de « feuillage » était simplement perçu comme des boucles et verticilles polychromes plutôt qu’en tant que vie de la végétation, comme dans une série inspirée par le son et l’apparence d’une transcription musicale. Toutefois, un sentiment de mouvement, de croissance, persiste. Parfois, dans des tableaux qui semblent se partager également le concept d’englobalisation et les oppositions cosmiques de la tempête et du calme, de l’obscurité et de la lumière, le dessin est submergé par des couches de couleurs diaphanes, alors que dans d’autres, des éclosions enfouies ont la possibilité de rompre leur enveloppe de pigment pour établir des rythmes nouveaux et former des associations qui n’existaient pas auparavant.

     La perspective de Fournier est changeante. Nous nous sentons alors engloutis dans une rude vie sous-marine, ou perdus dans un jardin tropical, ou confortablement installés à une fenêtre grande ouverte, ou encore nous flottons comme les personnages d’un plafond de Tiepolo, dans un paysage céleste sans limites. Mais le dialogue passionné de Fournier avec la nature et la matière de la peinture relie même ses oeuvres les plus dissemblables. Peu importe la puissance de l’allusion, Fournier, artiste extrêmement intuitif animé d’une profonde croyance dans l’expressivité de ses matériaux, nous sensibilise constamment à la sensualité de la peinture, à l’émerveillement de l’acte de peindre. Ses meilleures oeuvres persistent dans le rôle de joyeuses métaphores de sentiments intenses inspirés par le monde naturel, filtrées par l’expérience des peintres qu’il admire le plus, et traduites en un langage qui s’exprime simplement par le geste, la modulation et la couleur.

 

Karen Wilkin

Article publié dans Canadian Art 67, été 1991