La faiblesse et la force

               La force parfois se présente nue, telle Zeus brandissant le foudre. Parfois elle s’insinue grimée de ruse et d’hypocrisie, arborant un rictus à la Talleyrand.

               Mais la force n’est jamais aussi intense qu’au coeur du mystère humain, dans l’intensité du don, là même où un regard superficiel ne décèle que faiblesse et douceur. Cette puissance intime, l’apanage des simples et des poètes, est cachée aux brusques et aux hautains. C’est celle qu’exalte l’apôtre Paul, c’est celle qu’immémorialement connaissent les femmes. C’est celle qu’ont porté à l’incandescence politique le mahatma Gandhi ou Martin Luther King.

               Il faut, pour la donner à voir, qu’un artiste ou un écrivain n’ait pas peur de son propre secret intérieur, tantôt désert tantôt volcan. Qu’il accepte d’y pénétrer, seul, au risque de s’y perdre ou de s’y brûler, encor et encor, jusqu’à ramener à la surface quotidienne où vivent ses frères humains quelqu’éclat d’oasis, quelqu’étincelle de feu. L’oeuvre d’art authentique est toujours fulgurance d’un univers intime, pareille aux pépites d’or que les galions d’Espagne rapportaient jadis du Nouveau monde. Les sculptures d’Anne-Sophie Morelle sont ainsi. La vérité dont elles vibrent n’est point anatomique, mais bien psychique. Les corps, fragiles, stylisés, sont à l’âme ce que le bois du violoncelle est à la musique: le lieu de sa résonance. Dans cet oeuvre, sous l’apparence – suggérée plus que décrite – de la femme ou de l’homme, ou de l’enfant, c’est l’humanité même qui est désignée.

               Elle est désignée dans ce qu’elle a de plus délicat mais aussi de plus constitutif: la relation. Les personnages de Morelle en effet sont tous en rapport, ou en chemin. Ils sont tendus – vers autrui ou vers leur vérité propre. Leur mouvement n’est point imparti par une emphase imprimée au bronze, mais par leur regard, par leur simple posture – à telle enseigne que ces sculptures, pour peu qu’on leur en concède le temps, apparaissent progressivement comme des personnes et non plus comme de simples personnages.

               Ce passage du personnage à la personne est familier aux lecteurs de romans authentiques: peu à peu, page après page, le lecteur découvre une réalité – politique ou sentimentale, sociale ou psychique – qui n’émeut pas par sa vraisemblance (comme une vulgaire étude) mais qui instruit par sa vérité. C’est bien parce que l’art – ou l’écriture – peut révéler des vérités intérieures, cachées sous les scories du souci ou le faix du quotidien, qu’il importe tant & qu’il libère. Le coeur ayant perçu ces réalités-là peut s’y adonner, peut ainsi grandir. Il en va de même, exactement, du tout-petit qui croît non par le lait seulement, mais par la tendresse qui lui permet d’explorer plus avant que sa faim.

               L’humanité est un peuple en marche, et est un peuple de parole. C’est par l’échange que chacun devient, grandit & donne. Mais l’humanité est tout autant un peuple de violence & de vulnérabilité. La vie est fragile. La parole peut aisément faillir et fausser. La force immense – proprement métaphysique – de l’humain est que si le fer et le fiel peuvent tuer la chair, et même atteindre l’esprit, ils ne sauraient abolir le coeur. La forteresse inexpugnable de l’humain n’est pas dans l’amoncellement des cuirasses, mais dans la confiance et le don. C’est à un tel mouvement qu’invitent les sculptures de Morelle.

               Elles peuvent s’apprécier individuellement. Femmes s’offrant à la caresse du soleil ou crispées de douleur et de deuil. Enfants blottis contre l’adulte ou attentifs à découvrir l’étendue du monde. Hommes en attente ou en action, adonnés aux tâches premières de la provision et de la protection.

               Certaines figurent des couples dont la tendresse est aussi forte qu’éthérée, à la manière des figures si libres de Chagall ou de Saint-Exupéry. L’un d’eux, Résonances, s’inscrit dans l’espace comme une offrande musicale. L’élan de l’homme progressivement comme des personnes et non plus comme de simples personnages.

               Ce passage du personnage à la personne est familier aux lecteurs de romans authentiques: peu à peu, page après page, le lecteur découvre une réalité – politique ou sentimentale, sociale ou psychique – qui n’émeut pas par sa vraisemblance (comme une vulgaire étude) mais qui instruit par sa vérité. C’est bien parce que l’art – ou l’écriture – peut révéler des vérités intérieures, cachées sous les scories du souci ou le faix du quotidien, qu’il importe tant & qu’il libère. Le coeur ayant perçu ces réalités-là peut s’y adonner, peut ainsi grandir. Il en va de même, exactement, du tout-petit qui croît non par le lait seulement, mais par la tendresse qui lui permet d’explorer plus avant que sa faim.

               L’humanité est un peuple en marche, et est un peuple de parole. C’est par l’échange que chacun devient, grandit & donne. Mais l’humanité est tout autant un peuple de violence & de vulnérabilité. La vie est fragile. La parole peut aisément faillir et fausser. La force immense – proprement métaphysique – de l’humain est que si le fer et le fiel peuvent tuer la chair, et même atteindre l’esprit, ils ne sauraient abolir le coeur. La forteresse inexpugnable de l’humain n’est pas dans l’amoncellement des cuirasses, mais dans la confiance et le don.

               C’est à un tel mouvement qu’invitent les sculptures de Morelle.

               Elles peuvent s’apprécier individuellement. Femmes s’offrant à la caresse du soleil ou crispées de douleur et de deuil. Enfants blottis contre l’adulte ou attentifs à découvrir l’étendue du monde. Hommes en attente ou en action, adonnés aux tâches premières de la provision et de la protection.

               Certaines figurent des couples dont la tendresse est aussi forte qu’éthérée, à la manière des figures si libres de Chagall ou de Saint-Exupéry. L’un d’eux, Résonances, s’inscrit dans l’espace comme une offrande musicale. L’élan de l’homme vers la femme et de la femme vers l’homme n’y est point morne balancier mais ascension toujours à parfaire, de même que la courbe des bras, figurée dans le bronze, dessine et requiert dans l’air un contrepoint, formant ainsi un cercle de chair et de désir dont le centre ardent est le lieu où se rencontrent les yeux fermés des amants…

               Une autre encore, L’Ange, posé pesamment sur son support en reconnaissance des contraintes impérieuses de la matière, est un visage d’une douceur si intime, si substantiellement intérieure, que ses ailes déployées semblent davantage une invitation à notre propre élévation qu’un attribut de l’esprit…

               Mais ces œuvres ensemble, quand on a le privilège de les contempler dans l’atelier de l’artiste, forment un véritable récit. Chaque sculpture devient alors un épisode - substantiel, sans doute, et singulier - qui s’inscrit dans une narration. Passant d’une figure à l’autre, l’on se croit accueilli dans un village humain, où l’interaction des personnes et des scènes apparaît comme une allégorie de la vie. Ce n’est pas tant que les sculptures de Morelle déterminent un quelconque scénario, mais parce qu’elles renvoient à la vie de chair et de sang et de sentiments, elles libèrent l’imagination. Chacun peut alors, passant de l’une à l’autre, laisser advenir en soi les histoires qu’elles évoquent, les histoires qu’elles racontent, dont la trame toujours mouvante est commune à l’expérience humaine. Et la texture même de cette trame est l’aventure de l’homme et de la femme. Anne-Sophie Morelle puise cela dans la tempête de l’effort créateur et l’apporte au jour par l’ardue danse de ses mains.

               L’amour en effet – ces oeuvres l’attestent, et l’esprit, ne sont pas dans la prouesse mais dans la paix. Moins dans l’effort que dans l’accueil, moins dans la certitude que dans la quête, moins dans la force que dans la faiblesse.

               Heureux ceux qui savent voir et recevoir.

 

Miguel Mesquita da Cunha