La muse dans l’ombre

     Il peut sembler contradictoire de qualifier un artiste de moderniste classique, mais un simple coup d’oeil à l’oeuvre de Walter Bachinski suffit pour dissiper toute confusion. Diffusant sa vision créatrice, non pas par un seul mode d’expression, mais par quatre, Bachinski a établi un style unique et, de ce fait, il occupe une place tout aussi unique dans le panthéon des artistes figuratifs contemporains.

     On reconnaît immédiatement les pastels, les gravures, les bas-reliefs et les sculptures de Bachinski parce que l’artiste n’a pas modifié son vocabulaire visuel, poursuivant sans hésiter son cheminement sur la voie qu’il s’est tracée. De ses oeuvres récentes émane une certitude sereine, et leur symbolisme et leurs références classiques s’intègrent avec aisance dans l’univers de l’explosion technologique. L’Antiquité, mais aussi une époque où l’art et ses modes d’expression étaient au service d’une vision y sont subtilement évoquées.

     Né à Ottawa en 1939, Bachinski a fait ses etudes d’art de premier cycle à l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario, puis a obtenu son diploma de maîtrise de l’Université de l’Iowa. Sa carrière comprend aussi un volet d’enseignement auquel il s’est consacré pendant de nombreuses années; il y a mis fin en 1994 lorsqu’il a quitté son poste de professeur titulaire à l’Université de Guelph. C’est à partir de cette année que l’expression artistique est devenue son univers exclusif.

     Les voyages ont constitué une influence majeure dans la création de l’iconographie qui allait devenir la signature de Bachinski. Dans l’étude de murales au Mexique et des oeuvres de grands maîtres en Europe, il s’est trouvé fasciné par les chefs d’oeuvres, plus particulièrement d’artistes français, de la fin du XIXe siècle ainsi que du XXe siècle.

     Sa carrière suit une progression constante, marquée de balises sous la forme de productions thématiques qui nous mènent jusqu’au moment présent. Ayant d’abord produit des gravures et des dessins en noir et blanc, Bachinski est ensuite passé aux bas-reliefs et à la sculpture, pour finalement incorporer la couleur dans ses oeuvres par la maîtrise de l’art du pastel.

     Les thèmes favoris de Bachinski demeurent ceux de la mère et de l’enfant, et du modèle et de l’artiste. Les natures mortes se sont insérées dans ses productions à la fin des années 1970, bouclant ainsi le cercle thématique.

     Des gravures représentant des bouquets de fleurs sur fond de dessins géométriques ponctuent sa plus récente exposition à la galerie Han Art de couleurs et de formes dans un enchaînement harmonieux aux sculptures et aux pastels figuratifs. Indéniablement issues de la plus pure expression artistique de Bachinski, ces gravures accompagnent les autres oeuvres comme des offrandes visuelles.

     Anemones in Vase utilise le format de l’image fractionnée où figurent des fleurs éclatantes dans un vase d’un rouge ardent sur la gauche et un délicat verger en pleine floraison sur la droite. On a l’impression de regarder par une fenêtre, le bouquet se situant à l’intérieur, en avant-plan, et les arbres sur fond de ciel ocre, à l’extérieur. Ce déplacement visuel fait preuve d’une grande maîtrise, car il crée une perspective là où il n’en existe pas, pour le plus grand plaisir de ceux qui contemplent le tableau.

     Dans Cyclamen on Model Stand, Bachinski révèle ses véritables couleurs, littéralement. Le bleu cobalt que l’on retrouve dans nombre de ses oeuvres est l’élément principal de cette composition envoûtante où il est juxtaposé à un or chatoyant et à un blanc pur, le tout se détachant d’un arrière-plan d’un noir d’ébène. Des bandes d’un rouge vif se déroulent au haut de l’image pendant que des pétales blancs et de minuscules oiseaux ajoutent une touche de finesse à ce brillant et audacieux ensemble de formes.

     Les pastels, qui composent le noyau de cette exposition, constituent sans doute le volet le mieux connu de l’oeuvre de Bachinski. On se laisse facilement séduire par ces dessins translucides, moirés, par ces scènes peuplées de délicats nus éthérés qui semblent tout droit sortis d’une peinture classique. Ces références sont nombreuses et sans équivoque, mais le style est unique, et l’exécution, magistrale. Le triptyque Birth of Venus I, II et III offre au spectateur des variations sur un thème universel. Cependant, dans la version de Bachinski, assis sur une demi-coquille, le nu que protègent deux sentinelles est observé de loin par un cavalier. Le groupe est entouré de bleus et d’ocres chatoyants, et les nus à l’avant-plan resplendissent comme s’ils reflétaient les lueurs d’un soleil couchant.

     Le pastel sur papier intitulé Mother and Child est empreint d’une émotion troublante. Le visage de l’enfant contre celui de sa mère, une toute petite main sur sa joue, la présence indiscutable d’un lien, d’un amour qui provient du coeur de l’humanité tiennent le spectateur sous le charme. Mais, au-delà de ce sentiment, dans cette oeuvre, comme dans les autres productions de cet artiste, c’est l’approche de la représentation graphique de Bachinski qui suscite l’admiration. La mère et l’enfant emergent à la droite de l’image, dressés contre une obscurité impénétrable qui occupe une grande partie de la composition. Cette obscurité met en valeur les tons vibrants d’orange et de jaune qui mettent en relief les personnages et l’imprimé floral de la robe de la mère. La représentation des visages est à la fois classique et contemporaine, et l’oeuvre elle-même se situe dans une catégorie à part.

     L’arlequin est une figure bien connue, mais dans la représentation de Bachinski, Dark Harlequin I, ce personnage haut en couleur se fond dans la composition, s’harmonisant avec l’objet inanimé qui y figure également. Les losanges noirs et rouges du costume de l’arlequin possèdent une densité égale à celle de l’arrière-plan noir ou de l’échelle rouge. L’oeuvre entière ressemble à un collage, aussi joyeux qu’harmonieux. Elle s’inscrit en contraste par rapport aux séries de nus délicats, témoignant de la virtuosité de Bachinski.

     La sculpture occupe une place importante dans l’oeuvre de l’artiste, dont les thèmes sont souvent tirés de l’Antiquité. Orpheus, un bronze de 53,3 x 15,9 x 14,6 cm, rappelle la statuaire grecque, un kouros peut-être. À l’opposé des sculptures classiques, les personnages de Bachinski sont légèrement tronqués; ils ne présentent pas le fini lustré du marbre, mais ressemblent plutôt à des oeuvres en cours de réalisation, grossièrement moulées en preparation de l’étape suivante. Et c’est là leur force, et c’est ce qui fait que Bachinski est un artiste classique moderne. Bien qu’elles tirent leur inspiration d’une époque ancienne, ces pièces sont indiscutablement contemporaines.

     La femme coiffant ses cheveux de Seated Figure Arranging her Hair évoque Degas, mais il s’agit de toute évidence d’un tableau d’un artiste contemporain qui manifeste un talent particulier pour l’appropriation, sans toutefois offenser ses prédécesseurs. L’art, après tout, est un continuum...

 

Dorota Kozinska