Land Marks

     Dorothy Knowles est née le 7 avril 1927 à Unity, en Saskatchewan, et a grandi sur une ferme dominant une vallée de prairies, un sujet destiné à devenir un thème récurrent dans ses tableaux. Elle a eu peu de contacts avec les arts visuels avant 1948, année où, ayant terminé ses études à l’Université de la Saskatchewan, elle a décidé de s’inscrire à un cours d’été en art organisé par l’université à Emma Lake, dans le nord de la province. Cette expérience l’a transformée : elle s’est découvert une passion pour l’art.

     Dorothy et son mari Bill Perehudoff, un peintre de Saskatoon, ont commencé à participer aux Emma Lake Artists Workshops, des ateliers pour artistes peintres professionnels organisés à compter de 1955. Ils s’y sont parfois rendus à tour de rôle lorsque leurs enfants étaient très jeunes. Vers la fin des années 1950, ils ont dû maintes fois remettre leur approche en question pour se situer dans le mouvement de peinture moderniste qui a envahi l’Amérique du Nord à la suite de la Deuxième Guerre mondiale. Les ateliers d’Emma Lake offraient des occasions de rencontrer d’autres artistes et sont devenus un lieu névralgique d’échange d’informations sur l’art contemporain. Leur importance s’est accrue à partir de 1959 lorsque la direction a été confiée à Barnett Newman, un artiste peintre abstrait des États-Unis. Dorothy et Bill ne s’étaient pas rendus à Emma Lake cette année-là, mais l’influence des ateliers de Newman sur les artistes de Régina a suscité des attentes plus élevées. Les animateurs des ateliers étaient recherchés parmi les artistes de réputation internationale. En 1962, Kenneth Lochhead (alors directeur de l’École d’art du Collège de Régina et responsable du programme de l’atelier) a décidé d’inviter un éminent critique d’art, l’Américain Clement Greenberg, plutôt qu’un artiste peintre, pour diriger l’atelier. Dorothy y était présente, et cet atelier a transformé sa conception de l’art. Contre toute attente, Greenberg l’a encouragée à peindre d’après nature plutôt que de poursuivre dans l’abstraction.

     Dorothy et son mari se sont rendus à Emma Lake l’année suivante. L’atelier était animé par Kenneth Noland, un peintre abstrait de Washington et New York. Noland a fait remarquer à Dorothy qu’elle ne devait pas obligatoirement peindre avec des couleurs épaisses. Son conseil se situait à l’opposé de la tendance expressionniste abstraite de l’époque, et il a été bien reçu. Au cours de l’hiver suivant, Knowles a commencé à travailler avec de la peinture à l’huile diluée qui reproduisait sur la toile la transparence de l’aquarelle. Il lui a fallu un an pour maîtriser cette nouvelle technique, mais, au cours des deux ou trois années qui ont suivi, elle a développé ce qui allait devenir son style distinctif.

     Ce style n’était pas issu de la seule utilisation de peinture diluée : la peinture s’intégrait en interaction dans un réseau de dessins au fusain. Du point de vue de la surface, ses tableaux ressemblaient à des aquarelles. L’influence de l’art abstrait de l’après-guerre était manifeste dans un grand nombre d’entre eux, mais leur composition était novatrice. Non seulement le dessin singulier au fusain situait les éléments du paysage dans l’espace, mais il créait aussi une forme de réseau qui maintenait la cohérence de la surface du tableau.

     Curieusement, le style distinctif décrit ci-dessus n’était pas le seul style de Dorothy Knowles. Il s’agissait en fait de sa manière habituelle de peindre à l’intérieur. Lorsqu’elle travaillait dans son atelier, elle ne débutait pas avec des esquisses réalisées dans la nature. Comme bon nombre de peintres paysagistes de l’après-guerre, elle peignait à partir de diapositives couleur, cette méthode se rapprochant de la peinture d’après nature. Les diapositives lui permettaient de travailler et de retravailler ses tableaux durant de longues périodes, particulièrement durant les mois d’hiver. Malgré cette pratique, elle a travaillé de manière prolifique dans la nature lorsque le temps s’y prêtait, utilisant une fourgonnette comme atelier mobile. Elle dessinait au fusain, puis peignait à l’aquarelle ou à l’huile. Ses huiles — particulièrement celles des années 1980 — sont remarquables par leurs dimensions et leur technique. Elle a produit un grand nombre de toiles carrées de près de 1,22 m de côté, une dimension facile à manipuler dans la fourgonnette. Souvent aussi, elle utilisait des peintures non diluées, ce qui situait ces tableaux à l’opposé des œuvres peintes en atelier, mais l’on y perçoit néanmoins l’expression de sa palette légère, aérienne. En plus de constituer des réalisations physiques remarquables, les tableaux de Knowles peints à l’extérieur sont des œuvres d’art exceptionnelles. Imaginez Tom Thomson peignant un tableau d’une dimension similaire, comme The Jack Pine, d’après nature en seulement trois heures!

     En 1978, Knowles s’est installée dans un immense atelier qu’elle a acquis dans le centre de Saskatoon. Disposant alors d’un vaste espace, elle a produit des tableaux de dimensions beaucoup plus grandes, dont certains atteignent la taille de murales. On retrouve parmi ceux-ci quelques-uns des plus remarquables paysages du patrimoine canadien de la peinture.

     Dorothy Knowles est sans conteste une artiste peintre prolifique. Par le seul nombre d’œuvres terminées, sa production se compare à celle de ses contemporains adeptes de l’art abstrait, dont beaucoup travaillent à un rythme plus rapide. Elle considère la peinture comme un emploi, mais un emploi qui s’inspire d’une rare capacité intuitive. Elle a créé un nombre considérable de peintures parmi lesquelles figurent des chefs d’œuvres de l’art canadien. Un visiteur lui a récemment laissé entendre qu’une vie bien remplie contenait cinq éléments essentiels. Ayant brièvement réfléchi à ce commentaire, elle a répondu : « Je crois que mes cinq éléments sont la peinture, la peinture, la peinture, la peinture et la peinture. »

 

Terry Fenton