L’art comme archéologie du futur 

     La réalité du monde contemporain en rapide transformation met à rude épreuve notre désir inné de nommer les choses et de les compartimenter. C’est particulièrement vrai du monde de l’art, où les vieilles étiquettes ne collent plus et où la quête d’une expression créative purement individuelle a mis fin aux écoles regroupant des artistes de style et d’esprit analogues.

     Dans un tel contexte, il devient de plus en plus difficile, tant pour les critiques que pour les amateurs d’art, de repérer le talent véritable.

     Mais le talent sait se faire remarquer. Quant il se montre, le kaléidoscope et sa myriade d’images s’immobilisent soudain. Il nous oblige à faire halte et à regarder, comme pour la première fois.

     C’est exactement cet effet qu’a eu l’œuvre artistique de Dominic Couturier sur Andrew Lui, propriétaire de la galerie montréalaise Han Art et fin connaisseur d’art.

     La créativité de Dominic Couturier occupait toutes ses journées et son atelier se remplissait de ses œuvres. Mais comme cet artiste autodidacte hésitait à les présenter au public, elles n’étaient soumises qu’aux regards et aux critiques de leur créateur… jusqu’au jour où elles se sont toutes retrouvées à la galerie d’Andrew Lui.

     Il serait facile d’affirmer que ce moment marque le début de la carrière de Dominic Couturier. En fait, cette dernière a été lancée il y a longtemps par un jeune homme épris d’art et de littérature, un explorateur solitaire ayant entrepris sa propre quête créatrice.

     Le grand Picasso a dit un jour : « Il n’y a pas d’enfants prodiges en peinture. Ce que les gens voient comme un génie précoce, c’est le génie de l’enfance. […] Il est possible pour cet enfant de devenir un jour un vrai peintre, peut-être même un grand peintre. Mais il lui faudra commencer par le commencement. »

     Inspiré, accompagné en quelque sorte, par le génie d’artistes aussi divers que Julian Schnabel, Anselm Kiefer, Mimmo Paladino, Antoni Tapies et Eduardo Chillida, Dominic Couturier est l’incarnation de cette idée. Forgeant sa vision grâce à son impressionnante vitalité, il est déjà bien engagé sur la voie qui fera de lui un grand peintre.  

     Ses techniques mixes sont à la fois anciennes et pleinement contemporaines. Des images évoquant des fresques écaillées ou des fragments de murales antiques surgissent d’une imagination sans entrave et d’un choix irrévérencieux de matériaux.

     Du cadre démantelé d’un sofa au noir lugubre du goudron, tout est matière à alimenter les mains affairées de Dominic Couturier.

     Ce dernier superpose des couches texturées, pour ensuite les gratter, révélant ainsi des formes étrangement enjôleuses traversées par une énergie venue d’ailleurs. Dominic Couturier a produit de cette façon une série après l’autre d’images fortes et saisissantes.

     Ces œuvres dont les titres mystérieux sont autant de messages énigmatiques à décoder – « Monoecia » (2004), « Being Timelessness as it is to Time » (2005), « Lacrima » (2006) – constituent un corpus quasi-archéologique unique qui existe autant dans le passé que dans le présent.

     Faisant écho à des traditions et religions anciennes, les œuvres de grand format de Dominic Couturier paraissent suspendues dans un temps entre création et érosion, à moitié enfouies, à moitié exhumées.

     Elles s’apparentent à des symboles mystiques exposés à la lumière du jour, encore indéchiffrés, messages venus d’un autre monde dont la présence tranquille n’en est pas moins nettement perceptible, grâce à la palette atténuée du peintre, faite d’un mélange presque monochromatique de sépia et de gris, dans lequel le noir d’ébène revendique son espace.

     Les larmes sont la forme dominante de la série « Lacrima », dont les œuvres varient en intensité et en expressivité du vigoureux trait noir de « Lacrima Negra I » à la présence fantomatique et éthérée de « Lacrima III ».

     Certaines ne sont que l’ombre d’un objet imprimée sur un enduit de plâtre, tandis que d’autres captent l’œil avec un noyau sombre comme un puits sans fond.

     Les toiles semblent marquées comme au fer rouge par des fragments roussis, produisant une texture qui tend vers le tridimensionnel, de sorte que nul ne saurait dire où l’œuvre a commencé, quelle couche a été grattée la première, laissant paraître quelle image, lentement mais délibérément…

     Un univers complètement différent se révèle dans une toile géante de 60” x 90” intitulée « Cosa Mental II », qui fait partie de la plus récente série d’œuvres produites par Dominic Couturier. On y aperçoit des formes géométriques qui se perdent dans l’arrière-plan et des panneaux texturés créant de mystérieuses niches, chambres illusoires qu’on croirait pouvoir déplier comme des origamis.

     Cette œuvre fait écho à d’autres produites antérieurement par l’artiste, portant des titres techniques comme « Binary Station » ou « Cruz Cerrado », et dans lesquelles dialoguaient des formes géométriques convergeant vers un univers symétrique et multidimensionnel.

     Toute référence à une imagerie ancienne a disparu; il s’agit d’une composition purement contemporaine, mais où l’on retrouve toujours les textures et couleurs caractéristiques de cet artiste, qui constituent sa signature.

     Ces œuvres d’art sont fortes. Elles ont un rythme et une voix qui leur sont propres. Vastes et énigmatiques espaces aux proportions et à la plasticité uniques, elles parlent le langage de la modernité et de la jeunesse. Elles pourraient bien être annonciatrices de ce qui reste à venir dans la carrière dans cet artiste d’exception.

 Dorota Kozinska