Le ciel comme métaphore

     Tel un phénomène sidéral, le ciel dans les tableaux de Gregory Hardy explose en grondant pour créer sur la toile une flottille de nuages. Ces formations nébuleuses se bousculent et s’amoncellent, pour se disperser de nouveau comme un banc de rochers flottants. Incongrus par leur formidable présence sur un fond de firmament silencieux, ils planent en tourbillonnant au-dessus d’un mince paysage.

     Les Prairies interpellent la muse de cet artiste natif de Saskatoon, la nature ayant très tôt pénétré son esprit. Cette influence créatrice supérieure qui a profondément marqué l’oeuvre de générations de peintres canadiens s’est également emparée de l’esprit de Hardy, ainsi que de son pinceau. Ces fabuleuses étendues ont empreint son oeuvre d’une énergie gestuelle qui semble couler dans sa main comme si elle représentait une sorte de vecteur et se déverse sur la toile en un somptueux torrent de créativité. Rappelant à la mémoire les impressionnants tableaux ravagés de Paterson Ewen, ces oeuvres étonnent et enthousiasment à la fois, attirant l’oeil vers leurs compositions bouleversantes si magnifiques.

     Reconnu comme l’un des plus éminents peintres paysagistes contemporains, Gregory Hardy a mené son thème vers une représentation esthétique de proportions inattendues et exaltantes. Par-delà la lecture initiale de ses tableaux se situe l’univers de la peinture pure, du pinceau glissant sur la toile en une lutte intuitive et impérieuse qui débouchera sur un dénouement créatif. La nécessité de la gratification visuelle est transférée au spectateur, puisque les oeuvres de Hardy semblent accroître de manière exponentielle le desideratum d’en vouloir toujours plus.

     Dans ces tableaux qui exhalent une grande puissance, le paysage acquiert un caractère fictif; il est modifié sur le plan pictural, pour être ensuite reconstitué et libéré à la lumière du jour, puis présenté aux yeux du spectateur. Et il y a beaucoup à admirer dans les tableaux texturés de grand format de Hardy : la lumière descend comme l’anticipation d’une révélation spirituelle, et les nuages tourbillonnants semblent se transformer en objets jaillissant d’un autre monde.

     Dans cette exposition très recherchée qui présente des extraits de la production de cet artiste prolifique, les tableaux forment un fabuleux scénario visuel, en quelque sorte. Ayant pour thème principal les ciels signature de Hardy qui ont capté tant l’attention des critiques que celle des collectionneurs, ces toiles ont converti l’espace de la galerie Han Art en un planétarium pictural surréaliste, le diorama virtuel d’un spectacle sidéral. Rappelant la représentation des ciels des peintures religieuses classiques en tant que phénomène spirituel, elles attestent invariablement l’influence transcendantale de la nature sur l’esprit créatif.

     Issue du paysage canadien, la vaste étendue physique et psychologique des Prairies, l’oeuvre de Gregory Hardy libère des filaments invisibles dans le temps et l’espace, et ramène à la mémoire les peintures religieuses hindoues et les thangka bouddhistes dans lesquels des divinités flottent dans la partie supérieure contre un paysage céleste stylisé et personnifié en arrière-plan, ou encore les improbables ciels tourbillonnants du grand Vincent van Gogh.

     Aucune présence humaine ne figure dans les tableaux de Hardy; chacun d’eux représente toutefois un cadre pour l’artiste lui-même, le résultat final de ses notations visuelles et de ses réflexions intérieures. La lumière et l’espace des Prairies qu’il connaît si bien deviennent les accessoires et les décors d’un spectacle théâtral grandiose composé de formes et de couleurs, dont la narration provient du murmure à peine audible et persistant de l’énergie créatrice qui l’habite.

     Silver Day montre des nuages géants, semblables à des rochers volants, qui fusent dans un ciel bleu alors que leurs reflets ombragent l’eau chatoyante au-dessous d’eux. Leur apparence escarpée défie notre perception, et l’assaut irrévérencieux que Hardy lance sur nos sens et notre logique révèle un ton délicieusement subversif.

     Le long tableau horizontal qui porte un nom poétique semblable à un Haiku, Darkness of a Storm, Hot August Night, est empreint de lyrisme. Une formation nuageuse ondulée, illuminée par derrière et s’apparentant à une chaîne de montagnes, domine la composition; on retrouve dans cette palette le bleu signature de Hardy. Un minuscule paysage très découpé soutient la présence vertigineuse qui occupe le reste de l’espace, selon le format bien établi qui donne corps à la chorégraphie visuelle de l’artiste.

     À la manière d’un kōan visuel, Probable Storm, Islands pose une énigme picturale dans une composition où trois paysages distincts se superposent et se conjuguent pour former un tableau d’une texture très dense. Partant de l’étroite bande de terre et d’arbres, l’oeil monte vers des nuages ponctués de touches de rouge et d’orange semblables à des petites langues de feu qui tourbillonnent, se rassemblent et se dispersent, pour terminer son ascension sur un ciel bleu clair d’une sérénité inattendue. On se sent pris dans un tourbillon pour ensuite être transportés comme par magie, sidérés, dans un univers de pure lumière.

     Gregory Hardy n’épargne personne dans l’explosion visuelle qu’est Storm, French Blue, une manifestation évidente de son indiscutable talent pour manier les couleurs. Le bleu signature n’est que la scène où se déroule une confusion, un assaut de nuages teintés d’orange qui avancent lourdement sur la toile, avalant l’espace environnant, et se métamorphosent, de flammes qu’ils étaient, en masses compactes. La lumière, essence de la peinture paysagiste, occupe ici une place centrale, infusant la scène d’une présence ardente.

     Malgré tout le drame qu’ils recèlent, les tableaux de Hardy conservent une qualité qui évoque le rêve, atténuée par l’ambiguïté et le surréalisme, déconcertante et invitante, une songerie inattendue. Big Cloud Formation Over Kasba Lake se présente comme une vision : une forme géante se manifeste à l’horizon alors que des nuages mouchetés d’or voltigent autour d’elle, ou émergent peut-être de sa matrice bleue.

     Le spectateur est d’abord attiré par la nature concrète des toiles de Hardy, mais ce qui subsiste ultimement est leur spiritualité sous-jacente. Par leur perfection esthétique et leur impossible audace, elles sont également des portes d’entrée vers un univers qui se situe au-delà des sens: l’alchimie de l’art à l’oeuvre. Ce phénomène s’apparente à l’effet de la nature sur l’âme de l’artiste – et le coeur humain en général –, conférant un sens de transcendance, de rencontre avec l’invisible, les yeux grand ouverts.

 

Dorota Kozinska