Marcher sur les braises

                Intrépide. Dans le monde de l’art contemporain, envahi par les nouveaux médias et la technologie, Kittie Bruneau constitue un phénomène à part. Bafouant les conventions, elle peint comme une femme possédée. Possédée par son talent, empreint d’un sentiment d’urgence, qui insuffle une vigueur exaltante à ses traits de pinceau et ses déversements de peinture sur la toile. Pas d’art sans ivresse, disait le grand artiste français Jean Dubuffet. Ivresse folle! Que la raison bascule! Délire! Plongée dans la brûlante démence! L’art est la plus passionnante orgie à la portée de l’homme.

                Mais avant de cataloguer sa production expressive comme de l’Art Brut, il faut rappeler qu’elle a eu une formation classique, après avoir étudié à l’École des beaux-arts de Montréal et à ‘la Montréal School of Art’. Née en 1929, elle a séjourné en Europe pour étudier la danse à Paris et, pendant un certain temps, elle a mené sa vie de nomade en Afrique du Nord, en Asie du Sud-est et en Amérique du Sud. Les impressions, les couleurs et les textures des terres lointaines se retrouvent bien évidemment sur ses toiles, mais elle tire tout autant son inspiration de son environnement immédiat, des vastes étendues de la péninsule gaspésienne, dont elle parvient par son processus créatif à canaliser la saisissante beauté naturelle.

                Peintre des peintres, Bruneau exerce son métier avec l’exubérance d’un enfant et la perspicacité d’un sage. Elle s’inspire d’une multitude de symboles, de son propre registre de notations visuelles qui se manifeste sous forme de poissons, d’oiseaux, de bateaux, mais aussi de visages et de masques, oscillant ainsi entre réalité et fantaisie, monde intérieur et extérieur, sans jamais trahir son propre lexique visuel. La comparaison de ses oeuvres avec celles de Picasso, d’Antonio Saura ou de Mimmo Paladino vient facilement. Outre leur imagerie et leur palette particulières, tous ces artistes partagent une puissante énergie, véritable moteur de leur créativité. Affranchis et audacieux, ces peintres travaillent avec détermination et sans relâche leur expression artistique, en faisant fi de tout le reste. Kittie Bruneau s’incline vers les tableaux de grand format, car il est difficile de contenir ce genre d’énergie. Il faut lui reconnaître qu’elle y parvient avec une immense facilité d’exécution.

                Lorsqu’elle se lance dans une oeuvre, Bruneau commence par une sorte de chorégraphie. Elle marche littéralement sur le tableau, en se tenant debout ou en parcourant la toile étendue à même le sol et, au fur et à mesure qu’elle se déplace, elle crée et sème des images. Rien ne presse, car les étapes sont délibérées, les gestes déliés, mais contrôlés, et les couleurs tracent la voie dans ce spectacle visuel éblouissant.

                Les oeuvres de cette exposition ont été triées sur le volet par le propriétaire de la galerie Han Art, Andrew Lui, peintre talentueux et artiste à part entière. La sélection des toiles, qui couvre une période de près de quarante années d’une carrière prolifique, n’aura pas été une mince tâche. Bruneau s’est inspirée de l’artiste néerlandais Lucebert, connu comme le poète du mouvement avant-gardiste CoBrA, actif en Europe entre 1948 et 1951. Ce dernier doit avoir retrouvé des échos de ce style palpitant dans les oeuvres de Bruneau. Partant de la spontanéité et de l’expérimentation, elle tire son inspiration des dessins d’enfants, de même que des formes primitives et stylisées qu’on retrouve dans les oeuvres d’artistes tels que Joan Miró et Paul Klee.

                En dépit de ces influences, le style de Bruneau reste résolument personnel et, passé un certain point, les comparaisons perdent toute pertinence. Son art lui appartient en propre, ses compositions et ses formes traduisent sa vision intérieure et sa compulsion créative et, pour finir, elles retracent l’histoire de son expérimentation artistique personnelle. Chacune de ses oeuvres pourrait être considérée comme un chapitre, une entrée dans un journal visuel ininterrompu.

                Dubuffet a également dit que « L’art doit toujours un peu faire rire et un peu faire peur », et c’est ce que font exactement les peintures de Bruneau. Le personnage du tableau Les embroches, avec ses deux têtes de Janus et ses membres écartés ou manquants, est à la fois effrayant et hilarant. Le chien hirsute au museau pointu qui fixe le regard en dehors de la toile renforce cette sensation troublante. Les couleurs vives atteignent un parfait équilibre avec l’imagerie puissante, une caractéristique de l’œuvre de Kittie Bruneau.

                Imprégné d’énergie, Hunguedo I assène d’un coup de poing virtuel au spectateur. Les gestes sont presque frénétiques, mais contrôlés. L’ensemble de la composition explose tout simplement et force le regard à glisser d’une forme à l’autre, en dérapant sur les couleurs vibrantes, pour se perdre dans ce paysage à la plastique vertigineuse. Le tout donne une impression de superpositions, comme si l’arrière-plan se détachait des formes, semblables à des masques, qui occupent la toile. Celles-ci se propulsent puis rétrocèdent, dans un mouvement constant et inexorable, qui anime tout le tableau.

                De temps à autre, Bruneau fait office de narratrice et sa toile devient alors une page pour dépeindre un conte, comme c’est le cas pour Le grand pianiste qui, à première vue, ressemble à un dessin d’enfant. Des oiseaux dévalent du ciel en cascade, d’autres s’envolent à partir d’un coin d’ombre, alors qu’un pianiste, tout en bras, joue en s’abandonnant sauvagement, la tête renversée, extatique. Une forme géante occupe le sommet du piano, elle se compose d’un enchevêtrement de gestes colorés avec de minuscules oreilles qui évoquent un félin. L’ensemble de la composition ondule, couleurs et formes dans un unisson parfait, le récit sert uniquement de lien entre les nombreuses strates.

                Picasso a confié une fois : J’ai mis 4 ans pour peindre comme Raphaël, mais une vie entière pour peindre comme un enfant. On peut en dire autant pour Kittie Bruneau.

 

Dorota Kozinska