Gregory Hardy: Oeuvres Récentes

     Depuis le moment où j’ai commencé à suivre le parcours de Gregory Hardy – la période s’étend maintenant sur un bon nombre décennies –, cet artiste n’a cessé de me surprendre. J’ai toujours été fascinée par sa façon de créer des paysages qui sont à la fois étroitement liés à l’histoire de l’art canadien et totalement contemporains. Hardy se considère simplement comme un héritier d’une tradition de peinture du paysage particulière au Canada – une tradition d’imagerie typiquement locale, solide et vigoureuse qui a débuté avec le Groupe des Sept à l’aube du siècle dernier et qui a plus récemment pris son essor dans les Prairies, et c’est là que Hardy travaille principalement. Il s’agit d’un patrimoine qui a rejeté les modes intellectuels européens de représentation de la nature comme inappropriés au contexte canadien et a adopté les innovations du modernisme européen, pas tellement en raison de l’engouement pour la nouveauté, mais plutôt parce que le langage du modernisme européen offrait des moyens de mettre en valeur le caractère unique, non européen, des motifs canadiens. Par son choix de thèmes, Hardy annonce son affection pour sa province de naissance de façon aussi marquante que l’œuvre de n’importe lequel de ses prédécesseurs du XXe siècle, mais aucune nostalgie ne se dégage de son approche. Sa version de l’héritage du modernisme européen signale sa soif de nouveauté. La taille, la liberté et l’absence d’inhibition – jusqu’à une audace affirmée – de ses tableaux le situent sans équivoque dans le présent.

     Au fil des ans, j’ai également été éblouie par la capacité dont fait preuve Hardy à produire des oeuvres qui dépeignent sans détour des lieux, des saisons, des conditions météorologiques et des moments du jour, et qui attestent clairement l’acte de peindre et son propre enthousiasme palpable envers cet acte. Même si nous n’avons jamais visité ces endroits inaltérés, souvent très éloignés, où Hardy trouve ses motifs, il nous convainc de l’authenticité de ses observations. Un premier contact direct avec des lieux que Hardy privilégie témoigne de l’exactitude de cette impression, de la même façon qu’une visite sur les lieux de prédilection de Cézanne confirme l’étonnante dépendance de ce maître innovateur envers la nature de sa région d’origine comme source d’inspiration. Que l’on soit ou non en mesure d’identifier leurs sources, les images de Hardy réfléchissent avec une telle puissance notre propre expérience de lieux et de lumière aux qualités changeantes que nous sommes certains de reconnaître cette petite île qui ponctue ses tableaux lacustres ou d’avoir vu des formations de nuages très semblables à celles qui s’imposent dans ses tableaux plus récents. Pourtant, tout comme la conception qu’illustre Hardy de la peinture paysagiste ne recèle rien de conservateur en premier lieu, il n’y a rien non plus de littéral dans sa façon de réaliser l’illusion d’une sensibilité surnaturelle aux détails. Ses oeuvres sont manifestement ancrées dans la perception, mais, au moment même où ses évocations de longs paysages des Prairies sous d’immenses ciels nous grisent, il nous faut détourner notre attention de ces sujets classiques et nous concentrer entièrement sur ses couleurs intensifiées, la physicalité de ses coups de pinceau et le rythme syncopé de ses gestes. Autrement dit, dès que nous nous abandonnons aux allusions et aux associations spécifiques qu’évoquent les couleurs et les traits de pinceau audacieux de Hardy, nous sommes vivement incités à explorer plus minutieusement ses tableaux pour leurs qualités abstraites et formelles, presque complètement détachés des éléments de référence. La tension que suscitent ces deux lectures fait partie intégrante de ce qui empreint d’intensité et d’énergie les tableaux les plus percutants de Hardy.

     Il me semble que les tableaux plus récents de Hardy se situent parmi les plus puissants qu’il a réalisés à ce jour; ils sont aussi du nombre des plus évocateurs et autosuffisants et, bien qu’ils se concentrent sur des sujets très précis, des plus insaisissables. La pure vigueur de ces oeuvres dynamiques nous interpelle. Il en va de même en ce qui concerne la férocité des motifs de Hardy qui sont souvent emblématiques du temps qu’il fait à son stade le plus menaçant ou instable. Et pourtant il suggère que, si dramatique que soit le moment qu’il a choisi comme point de départ, son intensité pourrait bientôt être décuplée. Comme la tension entre l’image et le moyen de sa création, ce sentiment d’imminence et le pressentiment que la situation s’aggravera si nous détournons le regard ajoutent à l’exaltation que suscite cette série.

     Hardy transforme la célérité et la sincérité de ses coups de pinceau, la saturation de ses couleurs impétueuses et la physicalité de sa peinture en métaphores de conditions extrêmes du monde naturel. Devant une toile qui évoque un orage menaçant, l’exactitude météorologique nous touche moins que la peinture étrange et les couleurs troubles et indéfinissables; ce sont pourtant cette peinture et ces couleurs qui créent le sentiment de malaise que provoquerait le phénomène naturel lui-même. Un tableau où figurent d’éblouissants nuages blancs atteint un niveau tout aussi fabuleux lorsqu’il suggère l’éclat d’un soleil radieux par des pigments étalés par un pinceau généreux. Hardy ne décrit jamais, il offre plutôt de nouveaux types de configurations essentiellement abstraites qui correspondent aux différentes humeurs de la nature. Une fois de plus, il n’a pas manqué pas de me surprendre et de me fasciner.

 

 

 Karen Wilkin