Offrandes brûlées

     L’artiste peut-il évoluer s’il est ancré à une tradition séculaire ? Comment peut-il se dégager de l’emprise du passé qui pèse sur ses ailes?

     C’est le défi qu’a réussi à relever Wang Tiande en conservant un profond respect de la culture ancestrale tout en se projetant dans le monde de l’art contemporain.

     Sans rompre avec les outils traditionnels chinois — le pinceau, l’encre et le papier —, il transcende les paramètres établis, tant conceptuels que physiques, pour créer un corpus d’œuvres qui témoignent de l’inébranlable vision et de l’engagement de l’homme, et qui illustrent les changements stupéfiants secouant la Chine d’aujourd’hui, y compris dans son art.

     L’utilisation que fait Tiande du papier chinois entraîne ce support ancien dans un champ contemporain en présentant des échos de l’art traditionnel en une forme nouvelle, soulignant pour ainsi dire cet essor important sans perdre le lien avec le passé.

     Profondément enraciné dans la maîtrise et la finesse de l’esthétique chinoise, Tiande produit des séries au vocabulaire visuel élaboré et incroyablement subtil, où chacune des œuvres est une transformation dans le temps et l’espace.

     Il travaille avec en arrière-plan les débats fondamentaux sur la place de l’art en Chine, où la force d’attraction de la tradition est puissante. Cependant, avec une diplomatie artistique exemplaire, le processus de métamorphose de Tiande coule de source, sans gestes spectaculaires.

     Son impressionnante série Chinese Garment (Vêtement chinois) est un hommage à la robe traditionnelle chinoise, mais également une évocation de l’esprit du futur dans un motif de symboles brûlés.

     Délicates et monochromes, les robes de papier de Tiande sont nées d’un procédé simple mais des plus inusités, à la fois intentionnel et accidentel. Tandis que les œuvres ont pour matrice la forme simple des robes— en fait, cousues en usine par des jeunes femmes portant des vêtements semblables—, le papier de riz avec lequel les robes ont été faites a exigé pour sa part un traitement plus élaboré. Les idéogrammes dans les œuvres de Tiande sont tracés avec de la cendre soigneusement et patiemment répandue, les mots formant comme des offrandes brûlées.

     On imagine avec fascination la concentration qu’exige le processus, le contrôle physique du geste, la fumée et l’odeur, tous des éléments indissociables d’un autel.

     Le sacré est encore plus accentué dans la Digital Series, où les feuilles de papier verticales rappellent les rouleaux anciens. Ce titre a peu à voir avec la technologie — bien que le rapport soit sans aucun doute fortuit — et renvoie judicieusement au doigt(digitus), le papier étant fabriqué à la main.

     La même méthode est utilisée pour produire ces œuvres, avec deux feuilles de papier chinois formant un séduisant espace tridimensionnel. Sans assistance cette fois, Tiande peint et brûle des vers anciens en symboles à peine déchiffrables, et ce directement dans le papier, qui ondule légèrement, déplaçant et modifiant ainsi l’image.

     Ces œuvres, à l’instar des séries précédentes, réaffirment la prise de position indéfectible du jeune artiste vis-à-vis du passé, incarné ici par la calligraphie, soulignant l’importance d’accorder à cet art sa place dans une réalité planétaire en perpétuel changement.

     Peu d’artistes contemporains s’investissent dans la création avec des préoccupations aussi complexes et difficiles que les artistes de la Chine moderne. La brillante fusion de l’ancien et du nouveau qu’opère Tiande, alliée à son engagement dans les débats intellectuels et théoriques actuels, imprègne son art d’un esprit unique.

     Au-delà de l’inévitable analyse que ses œuvres suscitent, s’offre un univers magique de beauté et d’esthétisme, et sur ce plan aussi, Tiande est inégalable.

     Les rouleaux de la Digital Series présentent l’art à son meilleur, parfaitement équilibré, presque classique dans sa forme traditionnelle, géométrique, attirant l’œil par les bordures légèrement brûlées des symboles chinois, lesquels, avec d’autres fragments de vers, apparaissent si fugitivement.

     La texture du papier, enfermé derrière le verre comme une fragile relique, révèle son univers propre, et le tout repose dans l’harmonie tranquille qui est la marque de Tiande.

 

« Le sage donne son principal soin à la racine. Une fois la racine affermie, la Voie peut naître. »

Confucius (551-479 av. J.-C.)

 

Dorota Kozinska