Gregory Hardy: Préface

     Le thème Ciels éclatés que la galerie Han Art a donné à son exposition d’oeuvres de Gregory Hardy illustre le paradoxe symbolique de la lumière comme élément unificateur des paysages dans les tableaux de cet artiste. L’effet dramatique de ces peintures est issu des nombreux contrastes qui y prennent forme, et c’est par la sublime beauté de leur équilibre que l’atmosphère se charge d’émotion. Hardy évoque le passage de la clarté à l’obscurité annonçant le chaos imminent qui précède la tempête, de même que le calme et la sérénité qui s’installent une fois celle-ci apaisée. Les ciels en mouvance de Hardy reflètent cette dualité de notre imaginaire et imprègnent le paysage d’un sentiment d’humanité.

     Une longue histoire influence l’utilisation de la lumière dans l’art pictural; Hardy s’approprie cet élément en le combinant à une technique complexe, créant des jeux de nuances et d’effets éthérés, des gestes à peine perceptibles ou très accentués et des mouvements dont l’ensemble traduit l’essence de son oeuvre. Dans sa description du naturalisme du paysage s’impose un recours théâtral à la lumière qui rappelle l’art du Caravage; toutefois, à l’opposé des tropes du clair-obscur, c’est la valeur intermédiaire de la couleur qui met en relief cette illumination dramatique. Plus étroitement lié, toutefois, aux impressionnistes français, comme Manet, et à l’artiste hollandais Ruysdael dont les paysages étaient empreints de notions romantiques, Hardy crée de main de maître ces effets d’ambiance avec sa palette. De ses oeuvres émane une sensibilité métaphysique par la majesté et la puissance émergente de la lumière qui donnent au sujet un caractère et une vision contemplative d’une singularité saisissante.

     Hardy croque ses esquisses dans la nature, mais ses paysages ne sont pas tant une description d’un certain cadre temporel ou spatial qu’une manifestation dans la dimension esthétique de notre expérience. Le penchant lyrique et la qualité immanente transforment le paysage où les formations nuageuses, évoquant un expressionnisme abstrait, se trouvent suspendues au-dessus d’un arrière-plan en champ de couleur. Le long débat historique qui oppose la nature à l’art est profondément ancré dans l’oeuvre de Hardy. La question de la présence de l’esprit dans la nature et l’art se pose depuis Aristote jusqu’à Hegel, et elle représente un phénomène notable dans les tableaux de Hardy. Dans l’ensemble de ses compositions où dominent les courbes sinueuses, Hardy capte comment l’art s’enracine en tous lieux par la réflexion de la lumière.

     Les tableaux de Hardy, artiste peintre de Saskatoon, font un clin d’oeil à Dorothy Knowles et à William Perehudoff, qui sont tous deux représentés par la galerie Han Art. Inspirée par ces deux figures éminentes de l’art canadien, l’oeuvre de Hardy s’établit dans la même sphère de qualité et de valeur. Elle s’inscrit au-delà du style figuratif et conservateur du Groupe des Sept, et s’éloigne par le fait même de ces traditions par l’actualisation d’un paysage universel grâce à l’expression personnelle, écologique, physiologique et philosophique de l’artiste. En tant que représentant de la nouvelle génération de peintres paysagistes canadiens dans l’univers de l’art contemporain, Hardy se rapproche davantage par son oeuvre de Paterson Ewen, Lawren Harris et John Hartman. Les tableaux de ce groupe expriment un regard nouveau face à la nature, et Hardy saisit une perspective unique de la couleur avec une qualité de lumière qui se détache de notre monde représentatif en faisant éclater les horizons.

 

Jaclyn Griner