Propos de l’artiste

« On finit par connaître un paysage, non pas en sachant le nom ou l’identité de tout ce qu’il contient, mais en expérimentant les relations qui s’y produisent… comme celles entre le moineau et la brindille. »

            Barry Lopez

 

            Il me faut bien du temps, souvent un an ou deux, et même davantage dans certains cas, pour décider qu’un tableau est achevé. Au début, le tableau est un objet concret et plat, accroché parmi les autres, sommeillant en quelque sorte, mais qui est fortement réceptif à la lente accumulation de résidus de peinture, de déversements et de processus organiques. La morphologie et la surface se constituent, les formes naissantes évoluent, sans direction ni intention préconçues. Les formes et les espaces émergent – hésitants – et résonnent contre moi, rendant finalement visibles les premières étapes vers la peinture. Moi, j’y suis déjà, mais le tableau, pas encore.

            Les formes et les structures se déploient, puis sont submergées, et deviennent les sous-structures de formes nouvelles qui remontent à la surface. Les premières étapes d’un tableau ne sont pas, pour une grande part, visuellement perceptibles dans l’œuvre achevée; mais pourtant, les manifestations de cette existence antérieure sont ancrées dans la surface et participent au processus continu de l’œuvre.

            Et puis, il y a cette immense frustration issue du temps, ce temps à accorder à moi-même. Au fil du passage d’une journée, tant de choses se présentent : choses à voir, à régler, à repenser, à résoudre; tant à ressentir et à décider. Au plus profond des exigences et des préoccupations quotidiennes banales, on retrouve des sensations et des impressions qui toujours s’accumulent, se rassemblent et conspirent. Ces fragments latents servent de fondement à la rêverie. Ils affleurent à la surface et suscitent mon éveil. Mon travail doit comporter quelque chose de magistral dans sa réalisation, dans son intention. Il doit aborder des éléments qui résonnent au plus profond de moi, si intensément intimes qu’ils accélèrent les battements de mon cœur.

            Le désir de conférer une substance aux aspects invisibles de ce monde — l’interne, l’émotionnel, le spirituel — se retrouve à l’origine de la peinture abstraite. Lorsque je me mets à peindre, je fais appel à l’art, cet acte de création qui, au fil du temps et de la pratique, m’est devenu si familier. Les procédés de la peinture ne représentent en soi que des vecteurs, tout comme les lettres d’un alphabet qui ne signifient rien avant de s’assembler pour former des mots. C’est par la mise en pratique, par des essais et erreurs, des ajouts et retraits et l’établissement de relations que ces procédés se transforment en langage pictural. D’un point de vue physique, mon processus de travail s’est toujours apparenté à la construction, à l’assemblage, à l’excavation. L’image qui finit par se dévoiler devient une possibilité externalisée par laquelle je peux évaluer mes propres préoccupations et situer ma propre place dans le monde.

            Chaque tableau trouve son rythme propre. Les amorces et les interruptions dans les mutations de la surface confèrent une résonnance différente au timbre et au ton de chaque œuvre. Des bribes de détails commencent à réclamer leur espace, les structures géométriques et les cadres linéaires de poids émergent, des fragments chargés d’indices du « réel » s’extraient de leur abstraction pour marquer la bifurcation d’un trait de pinceau. Les applications de peinture plus calculées, les empreintes délibérées et la précision du tracé s’apparentent souvent à un processus de remplissage, d’amoncellement et de stratification de rapports. Les espaces s’ouvrent et se referment, se déplacent en transgressant les limites insaisissables entre les espaces atmosphériques et les lourdes formes industrielles. Une ligne de couleur fluorescente vibre comme si quelque chose venait tout juste de se cristalliser à la périphérie de mon champ visuel, imbriquée dans la surface, délimitant les corridors et les passages vers les espaces avoisinants, complètement absorbée dans une métamorphose géométrique et géographique.

            À mesure que j’avance en âge, je suis souvent déconcertée par le terme d’un tableau qui m’habite depuis longtemps. L’échange a été si… intime. Pourquoi cette œuvre doit-elle s’achever maintenant, et pas hier, ni demain? Je suis toujours heureuse de me sentir troublée par une œuvre antérieure, d’être encore interpellée par sa potentialité. « Que se passerait-il si? » Le tableau n’est pas terminé, il m’a simplement fallu décider d’arrêter à un certain moment.

            Et c’est ainsi que chaque œuvre finit par se transformer en une conceptualisation qui devient son propre monde, quelque peu réelle, quelque peu familière, et qui se présente comme questionnement et exploration dans le regard des autres.

 

Catherine Everett

Janvier 2015