Sculptrice

                Portée par l’élan crèateur qui l’habite, Anne-Sophie Morelle, seule dans son atelier, modèle la terre de des mains. Rencontre avec une sculptrice en pleine éclosion.

                « Vas-y, » disait le grand-père maternel d’Anne-Sophie Morelle, le baron de Voghel, quand, adolescente, elle s’essayait à l’une ou l’autre activité à vocation artistique. Cet homme hors du common, sur l’initiative duquel la Fondation Roi Baudouin et Europalia virent le jour, était un amateur d’art éclairé. « Il fréquentait beaucoup d’artistes et m’a toujours encouragée dans mes entreprises. Sans rien imposer, il induisait le goût des belles choses, » se souvient-elle. Elle va suivre le précieux conseil de son grand-père, à un rhythme croissant avec la maturité. Les premières années de sa vie professionelle se déroulent dans le milieu médical. Consciente que son centre d’énergie est localisé dans les mains, Anne-Sophie devient kinési-thérapeuteostépathe et travaille à l’hôpital Saint-Jean de Bruxelles, tout en suivant à l’académie de Saint-Josse, dans l’atelier dirigé par Jacques Talmar. Elle n’hésite pas à interrompre ses activités pour rejoindre, pendant six mois, l’équipe d’une campagne antipolio. Assumer le suivi d’enfants malades dans un centre sanitaire au coeur de la brousse n’est pas une expérience anodine. « Le plus difficile était de convaincre les patients de venir se soigner. C’est là qu’on mesure combien il reste à faire pour gagner leur confiance. »

 

Franchir l’obstacle

                L’amour passe sur son chemin et elle épouse Vincent Buckens, un ingénieur complice en art. Après la naissance de ses deux premiers enfants, Anne-Sophie reprend des cours de sculpture, cette fois à l’académie de Braine-l’Alleud, sous la houlette de Philippe Desomberg. « Son approche contredisait ce que j’avais appris jusque-là. Alors que Jacques Talmar encourageait le technique pure, Desomberg m’a poussée à dépasser cette limite. Il a commencé par démolir mon travail à du trois cents à l’heure, puis m’a incitée à participer au concours Van Buren, où je n’ai pas été sélectionnée. Mon style était trop classique. J’y avais mis beaucoup d’espoir, et il m’a fallu de temps pour m’en remettre. »

                On sait que l’art est difficile et la critique aisée. Mais le jugement sévère de Philippe Desomberg a porté ses fruits. Il savait que son élève maîtrisait la technique, il devinait que le rest était latent. Anne-Sophie remonte dans son atelier comme un cavalier sur son cheval, déterminée à franchir l’obstacle du structurel, à chercher au plus profond d’elle-même ce qu’elle veut exprimer, sans ‘faire joli’ à tout prix. La lecture du Prince foudroyé du peintre Nicolas de Staël la conforte dans le désir de se dépasser. Et ses œuvres s’en portent bien : elles gagnent en densité et en maturité ce qu’elles perdent en lignes faciles à l’oeil. Plusieurs expositions acceuillent ses statues, dans les Jardins d’Aywiers à Lasne, au Hanse Office à l’espace d’exposition allemand et bientôt à l’abbaye de Forest.

 

Sans tricher

                Maintenant que le quatrième et petit dernier est à la maternelle, elle peut consacrer la majorité de son temps à la sculpture. « Quand je suis dans ma terre, je suis bien. C’est très physique.

                J’aime les grandes sculptures, je ‘monte’ facilement 80 kilos de terre qu’il faut soutenir. Mes muscles sont sollicités mais mon esprit est libre, je m’abandonne à la force qui émane. » Et elle sculpte, souvent dans le silence de la nuit, des terres noires ou patinées, cuites ou crues, intenses et graves, qui bousculent l’anatomie académique dans une ferveur juste.

                Pourtant, comme tout artiste devant son oeuvre, elle doute souvent. « Quand j’ai donné ce que je pouvais, je sais que je peux aller encore plus loin. C’est parfois désespérant. Le regard des autres m’est toujours nécessaire. Positif ou négatif, il permet d’évoluer. » Elle aime aussi la solitude de son atelier, propice à la rencontre entre soi et soi, un rendez-vous où la tricherie n’est pas en mise. Ses oeuvres plus récentes témoignent qu’Anne-Sophie Morelle y puise l’élan qui lui permet de mieux jaillir. « Des racines vers le ciel, » notait son grand-père en ex-libris dans ses écrits. « Laissez faire la terre, » conseillait Desomberg. « Je veux travailler, travailler et aller plus loin, » dit Anne-Sophie. Elle est en route.

 

Ida Jacobs