Études d’après nature

               Les sculptures d’Anne-Sophie Morelle sont à échelle humaine. Qu’elles représentent un garçon, une fille, un jeune couple ou une vieille femme, l’atmosphère qui s’en dégage est classique, bien que leur conception soit totalement contemporaine. Ces allers et retours entre l’archaïque et le contemporain créent une tension dans ces oeuvres récentes de l’artiste. Par son aspect inventif, leur conception est contemporaine et, pourtant, elles sont empreintes d’un symbolisme digne du sculpteur belge George Minne (1866-1941). La sculpture bien connue de Minne, Fontaine aux agenouillés, n’est pas sans rappeler la fraîcheur d’introspection d’Anne-Sophie Morelle, sensible à l’aspect social de la vie, à l’instar d’Auguste Rodin et de Camille Claudel.

               On trouve dans le traitement que fait d’Anne-Sophie Morelle de la surface une immédiateté de texture et un esprit gestuel abstrait. Créées selon la technique de la cire perdue, ces sculptures récentes peuvent occuper l’espace de manière formelle, mais Morelle ajoute une mise en contexte personnelle par sa façon de présenter et de situer la forme du corps, et de positionner ses sculptures par rapport au spectateur. Morelle reproduit, dans ses sculptures, la figure avec une ambiguïté ingénieuse qui frôle l’androgénie, comme en témoigne Grâce (2003). Les détails et la surface ondulée accrochent la lumière avec bonheur. Les surfaces intangibles et ambiguës qui semblent patinées par le temps fournissent cependant des indices montrant qu’il s’agit bien de sculptures réalisées au XXIe siècle. Le défi (2001) semble également, à première vue, une étude archaïque, mais bientôt les surfaces paraissent moins lisses et ce sont les textures et effets de matière qui l’emportent.

               Les sculptures d’Anne-Sophie Morelle ont un mode de présentation simple. Ces compositions pourraient faire partie d’un ensemble monumental et s’offrir ainsi comme une manifestation matérielle de la manière de travailler de l’artiste. Ses sujets sont intimes. Les surfaces évoquent soit des oeuvres antiques, soit tout au moins des sculptures faisant référence à d’autres lieux,  à d’autres époques. Certaines de ces oeuvres, comme Le repos, semblent figées dans le temps, presque comme les statues de la cité romaine de Pompéi, dans la région de Campanie, en Italie, complètement ensevelies pendant deux jours en août 79 de notre ère, au cours de l’éruption cataclysmique du Vésuve. Le retrait (2006) est un portrait de la vieillesse qui donne une impression semblable mais avec une touche moderniste.

               Tandis qu’un grand nombre de sculptures contemporaines matérialisent une dimension psychique, la statuaire d’Anne-Sophie Morelle exprime notre rapport physique à l’espace, ce qui n’est pas une voie si habituelle de nos jours. Silence, équilibre et sensation de temps arrêté émanent de Daphné, une sculpture dont la vitalité physique évoque les sculptures représentant des enfants de Gustav Vigeland, au Frogner Park à Oslo, en Norvège, par sa fraîcheur et sa sincérité directe. On retrouve ce silence et cet équilibre dans Au-delà de soi, oeuvre qui rappelle la sculpture égyptienne par son caractère hiératique et par sa présentation formelle du corps humain. Les sculptures de Morelle ne sont pas que des re-créations de formes antiques : elles sont des explorations contemporaines et imaginatives de certains motifs antiques, classiques et plus actuels.

               Le contemporain et le classique se rencontrent dans le fragment, comme c’est le cas avec L’homme au bâton ou Carmen. L’érosion des surfaces et l’apparente simplicité de ces œuvres sont tout autant artifice et innovation perceptuelle qu’appel à éveiller quelque réminiscence du passé. Résonances et D’un soir, un jour évoquent des couples saisis dans un moment de douce rêverie.

               Il y a quelque chose de classique et de symboliste dans l’approche sculpturale d’Anne-Sophie Morelle. Et la Belgique est la pierre angulaire du mouvement symboliste. En plaçant côte à côte une femme et un léopard, l’artiste relie l’être humain à la mythologie, interroge notre place, nos origines. Pour elle, il s’agit assurément d’un champ d’exploration intéressant. Dans les sculptures de Morelle, les animaux sont en symbiose avec les êtres humains, et ces compositions semblent trop silencieuses pour être réelles. Elles semblent atteindre à l’éternel en ce qu’elles soulèvent des interrogations sur nos origines, dans un monde de plus en plus médiatisé. Toutefois, la recherche d’Anne-Sophie Morelle n’a rien de prétentieux ni de conceptuel, et cela n’est pas fréquent de nos jours.

               La manière qu’Anne-Sophie Morelle imagine et crée ses sculptures est aussi synthétique que pouvait l’être la peinture symboliste du XIXe siècle. Les références sont maintenant plus ambiguës, moins apparentes, dans l’idiome qui constitue leur histoire implicite. Même si ces formes sont saisies dans un état factice, elles ont pourtant un rythme classique tout en étant campées dans un espace neutre.

               Depuis les temps anciens, la sculpture a contribué à l’avancement du rôle social de l’art. Au XXIe siècle, son rôle est de nous placer hors du temps, de donner une forme extérieure au psychisme plutôt que de reconnaître une continuité temporelle ou de nous extraire d’une relation physique à l’espace. La statuaire de Morelle implique un acte de reconnaissance. Il est rare que les sculpteurs contemporains engagent le corps de cette façon et établissent un lien avec notre nature instinctive primitive. Par son caractère classique très inusité et parce qu’il est devenu un reflet archaïque de notre situation dans le présent, le corps sous-tend une réflexion sur le langage de l’art à notre époque.

               Anne-Sophie Morelle travaille sans compromis et est totalement engagée dans l’art et la technique de la sculpture. À son meilleur, Morelle repousse les limites du langage de la sculpture avec intégrité et contribue à un discours pertinent sur la sculpture. Elle le fait en interrogeant les traditions sculpturales, en les faisant évoluer, en les projetant plus avant dans un avenir en perpétuel mouvement. Les portraits de Morelle sont d’intenses études sculpturales qui n’intériorisent ni ne dépersonnalisent leurs sujets ; ils explorent plutôt une mythologie née de la signification potentielle ou de la portée symbolique de notre place comme société dans l’Histoire. D’un grand pouvoir d’évocation sur les plans tactile et visuel, les sculptures d’Anne-Sophie Morelle sont également une projection de ce que l’Histoire – tant personnelle que collective – pourrait potentiellement être.

 

John K. Grande